Lab
› Neuf navigateurs plus tard : pourquoi j'ai fini sur Helium
J’ai changé de navigateur 9 fois. Chrome, Safari, Brave, Orion, Firefox, DuckDuckGo, Arc, Zen, Tor. À chaque fois le même rituel : exporter les marque-pages, réinstaller les extensions, retrouver ses réglages, passer trois jours à se dire que cette fois c’est la bonne.
Depuis début septembre, je suis sur Helium. Et pour la première fois je n’ai pas envie de déménager.
Ce qui a changé, ce n’est pas le navigateur. C’est le critère.
Le truc qu’on ne vous dit pas : il n’y a que trois moteurs
Avant de comparer quoi que ce soit, il faut poser les bases.
Les dizaines de navigateurs que vous voyez sortir reposent sur trois moteurs de rendu. Pas plus.
Chromium (moteur Blink), développé par Google, open source. Dessus : Chrome, Edge, Brave, Vivaldi, Opera, Helium.
Gecko, développé par Mozilla. Dessus : Firefox, LibreWolf, Zen, et le navigateur Tor.
WebKit, développé par Apple. Dessus : Safari, Orion, le navigateur DuckDuckGo sur macOS (sur Windows il bascule sur WebView2, donc sur Chromium, ce que peu de gens savent).
Réécrire un moteur de rendu depuis zéro, c’est un travail de plusieurs centaines de personnes-années. Personne ne le fait. Donc quand un nouveau navigateur sort, la vraie question n’est pas « est-ce qu’il est bien ? » mais « qu’est-ce qu’il a ajouté par-dessus la base, et qu’est-ce qu’il a retiré ? ».
Pendant des années, je répondais à cette question par « ce qu’il a ajouté ». C’était mon erreur.
Ce que j’ai testé, et pourquoi j’ai décroché
Chrome. Le point de départ de tout le monde. Je ne vais pas faire semblant : c’est rapide, tout marche, et c’est précisément le problème. On vous offre le confort, vous payez en télémétrie. J’ai fini par trouver le prix trop élevé.
Safari. Excellent sur batterie, intégré au système, et enfermé dedans. Sur Mac, ça se défend. Dès qu’on a une machine Linux à côté, c’est terminé. Je ne veux plus d’outils qui ne me suivent pas d’un OS à l’autre.
DuckDuckGo. Bien pensé pour quelqu’un qui débute, avec le blocage de traqueurs activé sans rien configurer. Mais c’est un navigateur volontairement pauvre en fonctionnalités, et la gestion des extensions m’a fait fuir. C’est une très bonne première marche, pas une destination.
Orion. Celui pour lequel j’avais le plus d’espoir. Du WebKit, développé par Kagi, avec la promesse folle de faire tourner les extensions Chrome et Firefox. Sur le papier, c’est la meilleure idée de la liste. Dans les faits, j’ai eu trop d’onglets qui plantent et trop d’extensions à moitié fonctionnelles. Un projet ambitieux avec une petite équipe. Je retournerai voir dans deux ans.
Brave. Techniquement solide, blocage de pubs sérieux, très peu de configuration. Mais Brave empile. Un wallet crypto, un système de points publicitaires (BAT), un assistant IA. Je veux un navigateur, pas un écosystème avec une monnaie. Ça reste une des meilleures portes de sortie pour quitter Chrome sans souffrir, et je continue de le recommander à des gens autour de moi. Ce n’est simplement plus pour moi.
Firefox. Mon défaut historique. Celui vers lequel je revenais toujours entre deux expérimentations. En février 2025, Mozilla ajoute des conditions d’utilisation et retire de sa FAQ la phrase qui disait qu’ils ne vendaient jamais vos données. Ils ont ensuite expliqué que c’était une question de définition juridique du mot « vendre ». C’est peut-être vrai. Mais quand votre argument de vente, c’est la confiance, vous ne réécrivez pas cette phrase-là.
Arc. La plus belle interface que j’aie utilisée. Les onglets verticaux, les espaces, tout repensé. Puis The Browser Company a annoncé qu’ils arrêtaient de le faire évoluer pour se concentrer sur Dia, leur navigateur IA. J’avais construit mes habitudes sur un produit abandonné par ses auteurs. Leçon retenue, et elle n’est pas technique : un navigateur dont le modèle économique est « lever des fonds et pivoter » est un navigateur temporaire.
Zen. L’héritier d’Arc, en open source, sur base Firefox. J’y suis resté longtemps et j’ai failli m’arrêter là. Interface superbe, espaces de travail, barre verticale, le tout sans société de capital-risque derrière. Deux choses m’ont fait partir. La consommation de mémoire d’abord, avec des sessions à vingt onglets qui devenaient lourdes sur ma machine. Les sites ensuite : les outils de visioconférence et quelques applications web que j’utilise tous les jours sont testés sur Chromium en priorité, et sur Gecko ça rame ou ça casse. Ce n’est pas la faute de Zen. C’est la conséquence d’un web développé pour un seul moteur.
Tor. Pas un navigateur du quotidien et ça ne prétend pas l’être. Adresse IP changeante, empreinte numérique uniformisée, accès aux services .onion. C’est aussi une avalanche de captchas dès que vous voulez faire une course en ligne. Je le garde installé pour des usages précis. Il ne remplace rien.
La bascule
Le moment où j’ai compris, c’est en listant ce que chacun m’apportait.
Brave m’apportait un wallet dont je ne voulais pas. Zen m’apportait une interface magnifique et une lenteur. Arc m’apportait du design et une date de péremption. Chaque navigateur avait résolu un problème que je n’avais pas, en en créant un que j’avais.
Helium, c’est Chromium avec les couches Google retirées et uBlock Origin livré d’office. Pas de wallet, pas de points, pas d’assistant, pas de compte à créer. C’est développé par imputnet, en open source, financé par les dons. Ça ressemble beaucoup à Chrome, et c’est exactement l’intérêt : zéro coût de réapprentissage.
Est-ce que c’est plus rapide que Brave ? Je n’en sais rien. Je n’ai pas fait de benchmark et je ne vais pas vous inventer des chiffres. Ce que je peux dire, c’est que ma session de travail tient sans que le ventilateur se mette en route, et que les applications web que j’utilise fonctionnent toutes. C’est mon critère réel, pas un score sur un banc de test.
Ce que ça coûte
Un retour d’expérience qui ne liste que des avantages est un publireportage. Voici la facture.
Certains sites refusent de s’ouvrir. Avec uBlock Origin et la protection d’empreinte activés par défaut, des sites commerciaux vous bloquent purement et simplement. J’en ai croisé plusieurs, essentiellement du e-commerce avec beaucoup de traqueurs. Le même site s’ouvre sans broncher sur Brave. La parade, c’est de garder un deuxième navigateur pour ces cas-là. C’est agaçant à admettre, mais c’est la réalité.
Pas de DRM, donc pas de Netflix. Helium n’embarque pas Widevine, le module de gestion des droits numériques de Google. Concrètement : Netflix, myCanal et les autres plateformes de streaming ne se lancent pas dans le navigateur. Vous aurez un message d’erreur poli. Si vous êtes sur Linux sans application native, c’est rédhibitoire. Firefox et Brave activent Widevine par défaut, ce qui vous dit au passage à quel point se passer de ce composant Google est un choix politique et non technique.
C’est jeune. Le projet est récent. Peu d’utilisateurs, donc peu de bugs remontés, donc peu de recul. Je l’assume, mais je ne vais pas vendre de la stabilité éprouvée là où il y a un pari.
Ce que ce parcours m’a vraiment appris
Il y a une contradiction dans mon choix et je préfère la nommer moi-même : j’ai fui Google et j’ai atterri sur une base Google.
Chromium est open source, mais c’est Google qui décide de sa trajectoire. Quand ils ont décidé de limiter les capacités des bloqueurs de publicité avec le passage au Manifest V3, tous les navigateurs de la famille ont dû se débrouiller avec. Le jour où une décision plus lourde tombe, Helium encaissera comme les autres. C’est le même problème que les ROM Android alternatives : vous pouvez retirer les services Google, vous ne retirez pas Google de la chaîne de décision.
La seule sortie réelle, c’est un moteur indépendant. Ladybird est écrit de zéro, il n’est pas sorti, et c’est le projet que je surveille le plus. En attendant, mon choix est un compromis, pas une victoire.
Si vous devez retenir une chose : ne choisissez pas votre navigateur sur la liste des fonctionnalités. Choisissez-le sur ce qu’il a décidé de ne pas mettre dedans, et sur qui le paie. Un navigateur financé par la publicité vous vendra. Un navigateur financé par une levée de fonds pivotera. Un navigateur financé par des dons peut mourir, mais il ne vous trahira pas en route.
Moi, je suis sur Helium. Avec Brave installé à côté pour les sites récalcitrants, et Tor dans un coin. Ce n’est pas élégant. C’est ce qui marche.