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affiche du film enola holmes 3 avec les acteurs principaux et Malte en arrière-plan

Film

Enola Holmes 3 : une indépendance qui ne coûte rien

Philip Barantini

policier aventure historique 4/7Passable

Adorant l’univers de Sherlock Holmes, j’ai regardé Enola Holmes 1, puis le 2. La franchise fonctionne mais on ne crie pas au chef-d’œuvre. On relance mécaniquement le suivant sans y penser.

Le pitch pose une vraie question

Enola (Millie Bobby Brown) et Tewkesbury (Louis Partridge) débarquent à Malte pour se marier. Sherlock (Henry Cavill) est du voyage et il est contre. Son argument tient en une phrase : en épousant un lord, sa sœur renonce à ce qu’elle a mis deux films à conquérir.

Puis Sherlock disparaît. Enola enfile sa robe et part enquêter à la place.

Le prénom Enola, c’est “alone” à l’envers. Sa mère le lui dit dans le premier film, et toute la série tient sur ce mot. Une gamine élevée pour ne dépendre de personne, dans une époque où une femme mariée n’existe plus juridiquement séparément de son mari.

Alors emmener cette héroïne-là à l’autel, c’est le seul endroit où la série peut encore se mettre en danger. Le film le sait. Il met l’objection dans la bouche du personnage le plus crédible pour la porter, et il la pose dès les premières minutes.

Et puis il passe deux heures à s’arranger pour qu’elle n’ait jamais à y répondre.

Le film désamorce ses propres obstacles

Sherlock désapprouve le mariage. Il pourrait insister, mettre Enola devant un choix mais il se fait enlever et passe le reste du film séquestré, à envoyer des indices codés depuis sa cellule. Quand il ressort, il l’adoube comme son égale.

Épouser un lord, c’est entrer dans une maison, un titre, une place assignée. Tewkesbury règle le problème tout seul : il renonce à son titre, abandonne son siège à la Chambre des lords et reprend son nom de naissance et Enola garde le sien.

À la fin, elle se marie sur une falaise, sa mère officie, son frère la reconnaît, son mari n’a plus de titre. Le film a nettoyé le chemin devant elle et lui annonce ensuite qu’elle est libre.

Une indépendance qui n’a rien coûté ne prouve rien. Dans le 1, elle fuit un pensionnat et se débrouille sans argent à Londres. Dans le 2, elle ouvre une agence que personne ne prend au sérieux et se fait arrêter. Là, on lui déroule un tapis.

Sherlock a rétréci film après film

Ce n’est pas seulement le 3 qui fait ça. C’est une pente.

Dans le 1, Sherlock est un obstacle : il traite Enola en enfant à placer. Dans le 2, il mène son enquête en parallèle et les deux affaires se rejoignent. Ils sont à peu près à égalité. Dans le 3, il est le colis à récupérer.

Le problème est arithmétique. Deux Holmes ne tiennent pas dans la même pièce. Tant que Sherlock déduit à pleine puissance, il n’y a plus rien à trouver pour sa sœur. La série a donc dû lui retirer sa capacité, cran par cran, pour laisser du travail à Enola.

Au troisième film, il ne restait plus rien à lui enlever. Alors on l’a ligoté.

Le résultat, c’est que la scène où il la reconnaît enfin comme son égale arrive au moment précis où il n’y a plus grand-chose à égaler. Le sacre est vide parce qu’on a vidé celui qui le remet.

L’enquête ne t’appartient plus

Une histoire policière fonctionne quand le spectateur a du travail. Celui-ci lui en retire méthodiquement.

Le film s’interrompt sans arrêt pour rejouer des morceaux des deux précédents. Flashback, rappel, résumé illustré. C’est écrit pour quelqu’un qui arriverait au troisième volet sans avoir vu les autres, ce qui est parfaitement rationnel sur une plateforme, et parfaitement pénible quand tu as vu les deux.

Ce temps est pris quelque part. Il est pris sur les personnages. Mikiel Mizzi, le résistant maltais introduit dans ce film, arrive avec les insurgés au bon moment et repart sans qu’on sache qui il est. Moriarty, jouée par Sharon Duncan-Brewster, aurait pu porter le film à elle seule : elle finit en méchante qui explique son plan à voix haute.

Et les regards caméra d’Enola, la signature des deux premiers films, sont nettement moins nombreux ici. Quand Enola se tournait vers toi pour te dire ce qu’elle venait de comprendre, tu étais sa complice, et l’enquête pouvait être bancale sans que ça se voie. Retire la complicité, il ne reste que l’intrigue toute seule au milieu de la pièce. Et on voit arriver chaque révélation.

Le détail que je suis allé vérifier

une charge de cavalerie dans un paysage montagneux avec des soldats à cheval et des équipements militaires au sol Crédit : Richard Caton Woodville / BritishBattles.com

Le moteur de l’affaire, c’est un vol. Pendant la « bataille de Khost », en Afghanistan, des officiers britanniques ont détourné une grande quantité d’or afghan et l’ont planquée à Malte.

J’ai voulu regarder cette bataille de plus près. Elle n’existe pas. Frederick Roberts a mené une expédition dans la vallée de Khost en janvier 1879, pendant la seconde guerre anglo-afghane, mais aucun affrontement de cette ampleur ne porte ce nom.

Ce qui m’agace, c’est qu’il y en avait une sous la main. Maiwand, 27 juillet 1880. C’est la seule bataille afghane du canon, et pas n’importe laquelle : c’est là que Watson prend sa balle de jezail dans l’épaule, Conan Doyle l’écrit dès les premières pages d’Une étude en rouge. C’est ce qui le renvoie blessé et sans le sou à Londres, et qui le met dans la même pièce que Holmes.

Sans Maiwand, pas de 221B Baker Street.

Ce film fait entrer Watson dans la série pour la première fois (Himesh Patel), construit son intrigue sur un butin colonial afghan, et passe à côté de la bataille afghane qui a fabriqué Watson pour en écrire une autre.

Ce que je mets quand même à son crédit

La fin renvoie l’or en Afghanistan au lieu de le laisser dans une réserve britannique, et appuie le mouvement d’indépendance maltais. Pour un film tout public sorti pendant que le British Museum garde les frises du Parthénon et les bronzes du Bénin, la position est louable.

Sauf que toute l’affaire se règle entre Britanniques. Les officiers qui volent, le gouverneur qui couvre, les Holmes qui rétablissent, et des insurgés maltais qui arrivent à la fin. L’Afghanistan est le sujet du vol sans jamais être partie prenante de l’histoire : personne n’y va, personne n’en vient, aucun Afghan ne demande son or. On le lui renvoie par la poste.

Louis Partridge, lui, tient debout. Son Tewkesbury a arrêté d’être le joli garçon qu’on va récupérer, et c’est le seul personnage à renoncer réellement à quelque chose : son titre et son siège aux Lords. Un acteur et un geste, sur presque deux heures.


Ce qui reste, au fond, c’est un film qui trouve sa bonne question dans les cinq premières minutes et qui passe le reste du temps à l’éviter.

Est-ce qu’on peut rester Enola en épousant quelqu’un ? Pour y répondre, il fallait la mettre devant un arbitrage : garder son frère ou garder sa liberté, épouser l’homme en acceptant le rang qui vient avec. Le scénario préfère faire enlever le frère et faire renoncer le mari à son titre. Au moment de dire oui, il n’y a plus personne en face d’elle.

Dans le premier film, elle saute d’un train en marche pour s’en sortir. Dans celui-ci, on lui tient la porte.

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