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Affiche du film the gentlemen réalisé par guy ritchie avec les acteurs principaux posant ensemble

Film

The Gentlemen : ce n'est pas un film de gangsters, c'est une cession d'entreprise

Guy Ritchie

policier comédie thriller 5/7Bon

En mai 2019, Guy Ritchie sort Aladdin pour Disney. Plus d’un milliard de dollars au box-office mondial, un chiffre qui range définitivement un réalisateur dans la catégorie des gens à qui on confie des franchises. Sept mois plus tard, il projette The Gentlemen dans une salle de Mayfair. Budget : 22 millions de dollars. Sujet : un Américain qui essaie de revendre son empire de cannabis britannique pour 400 millions de livres.

Il faut se rappeler d’où il revenait. La décennie précédente avait été rude : deux Sherlock Holmes qui divisent, un Roi Arthur lynché par la critique et sanctionné en salle, puis Aladdin, où le style le plus reconnaissable du cinéma britannique s’est fait poncer jusqu’à l’os par la machine Disney. Le film a rapporté une fortune.

Personne ne fait ça par hasard. On ne revient pas au film de gangsters anglais après avoir tenu le guidon d’un milliard de dollars sans avoir quelque chose à prouver. Et ce que Ritchie avait à prouver, ce n’est pas ce que j’attendais.

Je suis venu pour Snatch, j’ai eu un dossier de cession

Le marketing nous vend du Guy Ritchie pur jus, millésimé de 1998 : costards bien taillés, punchlines, montage syncopé et truands au bagou cockney. Le film coche les cases, sauf que l’intrigue, elle, ne raconte rien de tout ça.

Mickey Pearson (Matthew McConaughey) veut raccrocher. Son empire tourne à plein régime, mais il a fait son temps : l’heure est venue d’encaisser et de passer à autre chose. En face, il a un acheteur, Matthew Berger (Jeremy Strong), milliardaire américain. À partir de là, chaque scène du film devient une étape de la négociation : huit icônes représentant différentes menaces commerciales et réglementaires incluant la valorisation, la visite de site, la fuite d'information, le sabotage industriel, l'offre révisée à la baisse, le risque réputationnel, la tentative de rachat hostile et la légalisation du cannabis

The Gentlemen est un film de fusion-acquisition. Les armes ne sont qu’un moyen de pression parmi d’autres, et ce ne sont même pas les plus efficaces. Ce qui fait vraiment mal à Mickey, dans ce film, c’est une vidéo postée en ligne par des gamins et un journaliste de tabloïd qui a compris qu’il tenait quelque chose.

Le vrai actif, c’est la terre

Mickey ne cultive pas dans des entrepôts, il cultive sous les propriétés de l’aristocratie anglaise. Une douzaine de fermes souterraines, planquées sous des domaines dont les propriétaires ont des titres, des hectares, des toitures à refaire et des droits de succession à payer. Ce qu’ils n’ont pas, c’est du cash. Mickey leur en apporte, discrètement, chaque année, contre le droit d’utiliser un sous-sol que personne n’ira inspecter.

Le produit vendu n’est donc pas l’herbe. C’est l’accès à un foncier impossible à reproduire, protégé par la respectabilité de ses propriétaires, et verrouillé par le fait que ces propriétaires ne peuvent ni parler ni se retirer sans se ruiner. Mickey le dit à peu près en ces termes à Berger : le jour où ce sera légal, la plante ne vaudra plus rien, c’est l’infrastructure qui vaudra une fortune.

C’est aussi, accessoirement, un portrait assez dur de la noblesse britannique : une classe riche en patrimoine et pauvre en liquidités, qui loue son sol à un trafiquant américain pour continuer à faire semblant.

Un empire criminel dont l’avantage concurrentiel repose sur la décadence de ceux qui détiennent la terre. Ingénieux.

Le film est une vente, et il se vend lui-même

un homme portant des lunettes de soleil et un manteau marron discute avec une personne assise à une table dans un cadre élégant et sombre Crédit : The Gentleman / Miramax

Tout le récit est raconté par Fletcher (Hugh Grant), détective privé à la solde d’un patron de tabloïd, qui débarque un soir chez Raymond (Charlie Hunnam), le bras droit de Mickey. Fletcher ne vient pas faire du chantage, il vient pitcher. Il a écrit un scénario à partir de ses filatures, ironiquement baptisé Bush, et il propose à Raymond une porte de sortie : 20 millions de livres pour racheter le script avant qu’il ne finisse entre les mains de la presse.

La dernière scène ferme la boucle proprement : Fletcher finit par aller pitcher son scénario chez Miramax (Miramax étant le studio qui produit le film). L’exécutif lui fait remarquer qu’on ne sait pas ce que devient Mickey ; Fletcher répond qu’il garde de la place pour une suite.

Le plan de trois secondes qui résume sa méthode

Il y a un moment minuscule que je n’arrive pas à oublier. Fletcher veut que Raymond s’assoie à côté de lui. Il ne le dit pas : il tapote le cuir du canapé. Et Ritchie, au lieu de laisser le geste se perdre dans le plan large, coupe sur un gros plan de la main qui tape le cuir, puis revient sur les deux hommes qui se regardent.

Trois secondes. Et pourtant toute sa méthode est là-dedans : le geste souligné comme une ponctuation, l’absurde traité avec le sérieux d’un plan de coupe, et le rythme qui repart d’un cran à chaque micro-insert.

Le montage n’est pas seulement un outil de narration, c’est un outil comique. On ne rit pas d’une réplique, on rit du découpage. Les choix musicaux fonctionnent sur le même principe, décalés exprès, à la recherche du même absurde que les dialogues.

Tout le monde s’amuse, Hugh Grant plus que les autres

La réussite du casting commence par les silhouettes. Chaque personnage est caractérisé par sa tenue et sa façon de se tenir. On sait à qui on a affaire à la seconde où il entre dans le champ.

Hugh Grant est celui qui prend le plus de risques. C’est l’acteur le plus éloigné de sa zone de confort, et il tient son Fletcher de faubourg du début à la fin sans jamais tomber dans l’imitation. Jeremy Strong, qu’on connaît surtout pour des rôles sinistres, est à mourir de rire en Berger. Charlie Hunnam porte le costume avec une élégance qui fait une bonne partie du travail de son personnage.

Quant à McConaughey, son casting relève d’une logique simple. Dans une œuvre aussi ostensiblement britannique, il fallait un visage qui dise « Américain qui a réussi » sans qu’on ait besoin de l’écrire nulle part. C’est exactement ce qu’il apporte, et ce n’est pas un hasard si le film ne lui demande presque jamais de forcer.

Ce qui ne passe pas

La demi-heure d’entrée. La narration est éclatée, les flashbacks s’empilent, et le film jette cinq ou six clans à la figure du spectateur avant de lui dire qui travaille pour qui. Les vingt ou trente premières minutes demandent une concentration réelle, et je comprends très bien qu’on décroche là. Ça se replace ensuite, mais l’entrée est raide.

L’absence de danger. Mickey n’est jamais vraiment en difficulté, on le voit encaisser, jamais douter. Un film qui parle de négociation devrait me faire craindre que le vendeur perde. Ici, je sais dès la première scène que le prix sera tenu, et ça retire une partie de la tension à un scénario qui, par ailleurs, en construit beaucoup.

Ce que j’en retiens

La vraie révélation comique du film, c’est Colin Farrell. Son personnage de coach n’a aucun lien avec les cartels : il débarque par accident parce que ses élèves ont braqué le mauvais hangar. Au milieu de mafieux en costume qui se prennent tous pour des génies du crime, lui est le seul à improviser en panique totale. Son mélange de droiture morale et de ras-le-bol magistral éclipse tout le reste.

Au box-office, le coup est parfait : 115 millions de dollars de recettes pour à peine 22 millions de budget. Ritchie y prouve surtout qu’il sait faire autre chose que ce qu’on lui demandait.

Une formule si rentable que Netflix, 4 ans plus tard, en tirera [[the-gentlemen-serie|une série dérivée]], reprenant le même titre et la même décorum aristocratique, avec Theo James à la place de McConaughey.

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