Série
Reacher S1 à S4 : l'homme invincible ?
Premier épisode, premières minutes. Un type de deux mètres entre dans un restaurant de Margrave, Géorgie, commande une tarte, et à la table d’à côté un mari malmène sa femme. Reacher ne dit rien. Il regarde. Le mari se tait.
Voilà la série. Tout le reste est du remplissage.
Je pose ça d’entrée parce que c’est le seul angle honnête. Quatre saisons plus tard, après deux films avec Tom Cruise et une bibliothèque entière de romans de Lee Child, on peut faire semblant d’analyser l’intrigue de la saison 4 ou le complot de la saison 2. Personne ne regarde ça pour l’intrigue. Moi non plus.
Le problème que la série s’est créé toute seule
Jack Reacher est imbattable. Ce n’est pas une figure de style, c’est le cahier des charges.
Il fait 1,96 m (six pieds cinq) dans les romans, il est ancien major de la police militaire, il résout des enquêtes que le FBI rate, il gagne toutes les bagarres, il n’a ni téléphone, ni valise, ni adresse, ni attache. Il achète des vêtements neufs quand les siens sont sales et jette les anciens. Il mange ce qu’il veut. Il couche avec qui il veut. Il part quand il veut.
Prenez cette même fiche de personnage et mettez-y un prénom féminin. Les mêmes gens qui adorent la série passeraient une heure sur YouTube à expliquer que c’est une Mary Sue mal écrite. Ils auraient raison sur les faits et tort sur l’essentiel.
Parce que le problème d’écriture est réel : un personnage qui ne peut pas perdre est un personnage sans enjeu. C’est la mort du récit. La question que toute l’équipe de Nick Santora s’est posée pendant quatre saisons tient en une ligne.
Comment met-on en difficulté un homme que rien ne peut atteindre ?
Les quatre saisons sont quatre réponses différentes à cette question. Certaines marchent mieux que d’autres.
Saison 1 : la réponse par l’isolement
Killing Floor, le premier roman de Child, publié en 1997. Huit épisodes, sortis le 4 février 2022.
Reacher descend d’un bus à Margrave, se fait arrêter pour un meurtre qu’il n’a pas commis dans l’heure qui suit, et découvre que la victime est son frère. La réponse à la question, ici, c’est l’isolement total. Il n’a aucun allié, aucun badge, aucune ressource, et la ville entière est achetée.
C’est la saison la plus juste de la série, et la raison tient à un déséquilibre volontaire. Reacher est une machine, mais il est seul, il ignore les règles locales, et les deux personnes qui l’aident (Finlay, joué par Malcolm Goodwin, et Roscoe, jouée par Willa Fitzgerald) sont compétentes sans être des surhommes. Le rapport de force reste lisible.
Saison 2 : la réponse par l’équipe, et la première erreur
Bad Luck and Trouble, sorti le 15 décembre 2023.
Un membre de la 110e unité d’enquêtes spéciales est balancé d’un hélicoptère. Reacher rappelle les survivants : Neagley (Maria Sten), Dixon (Serinda Swan), O’Donnell (Shaun Sipos). En face, New Age Technologies, 650 missiles et un courtier en terrorisme. Robert Patrick joue le méchant, Shane Langston.
La réponse par l’équipe est la bonne idée conceptuelle. Reacher devient vulnérable par procuration : on ne peut pas l’atteindre, mais on peut atteindre les gens qu’il aime, et il tient à ces quatre-là. La série se met à parler de ce qu’il aurait pu être, des vies parallèles, du trou laissé par l’armée.
La saison 2 commet le même travers que les suites de films d’action des années 90 : troquer le survivant seul contre tous contre une escouade de potes sympas. La série reste efficace, mais en diluant son héros dans un collectif, elle change de nature et perd son intensité.
Mais l’adhésion se comprend : voir Reacher s’accrocher à la roue d’un hélicoptère en vol, monter à l’intérieur et, pendant qu’un homme de main le tabasse, retenir d’une seule main la civière à laquelle Dixon est sanglée et qui bascule dans le vide.
C’est ridicule. C’est parfaitement ridicule. Le type est assez fort pour ne pas avoir à choisir entre sauver quelqu’un et gagner un combat. Les gens n’aiment pas Reacher malgré son invincibilité. Ils l’aiment pour ce que l’invincibilité permet.
Saison 3 : la seule réponse vraiment bonne
Persuader, sorti le 20 février 2025.
Reacher part en infiltration pour la DEA, comme garde du corps du fils de Zachary Beck (Anthony Michael Hall), trafiquant présumé. Sur place, il tombe sur Francis Xavier Quinn (Brian Tee), un ancien de l’armée qu’il croyait mort et qu’il a des raisons personnelles de vouloir tuer.
La réponse de la saison 3 est la plus élégante des quatre, et elle est double.
D’abord la couverture. Reacher ne peut pas frapper, parce que frapper grille l’infiltration. Vous venez de désactiver son seul pouvoir sans toucher au personnage. C’est propre.
Ensuite Paulie. Le garde du corps de Beck est joué par Olivier Richters, culturiste néerlandais, 2,18 m, 160 kilos. Il n’y a pas d’effet numérique, pas de trucage de perspective, pas de doublure sur caisse. Ritchson, qui écrase tout le monde depuis deux saisons, se retrouve à lever la tête pour parler à quelqu’un.
Crédit : Reacher / Amazon Prime Video
C’est bête, c’est visuel, et ça règle le problème d’écriture en un casting. Il y a plus fort que toi. Le seul argument que Reacher n’a jamais eu à encaisser. La meilleure saison.
Saison 4 : la réponse par le complot, et ce que ça coûte
Gone Tomorrow, le treizième roman, publié en 2009. Diffusé du 12 août au 16 septembre 2026, à Philadelphie.
Reacher croise une femme en détresse dans le métro. Ça tourne mal, et il se retrouve avec une clé USB que veulent des mercenaires, le FBI, la CIA et une famille de marchands d’armes, les Hoth (Agnez Mo et Anggun). Autour de lui : la détective Tamara Green (Sydelle Noel), Jacob Merrick (Christopher Marquette, qui remplace Jay Baruchel initialement annoncé), et Kevin Corrigan en flic.
Le roman de 2009 est un livre post-11-Septembre, entièrement bâti sur Al-Qaïda et la guerre contre le terrorisme.
La fin, elle, est la meilleure chose que la série ait écrite sur son propre personnage. Reacher remonte dans un métro, voit une femme sans abri assise à la place exacte où tout a commencé, et s’assoit à côté d’elle pour partager son sandwich. Huit épisodes de fusillades pour finir sur un type qui partage à manger. C’est la seule fois où la série dit quelque chose sur l’héroïsme plutôt que sur les biceps.
Ce corps n’est pas ce qu’on vous vend
Toute la proposition de la série repose sur un corps présenté comme un idéal masculin atteignable. Le marketing l’a compris dès 2022 et n’a jamais lâché : le mec est massif, le mec mange ce qu’il veut, le mec s’en fout. Des millions de types vont à la salle avec cette image en tête.
Alan Ritchson a raconté ce que ça a coûté. Il est passé d’environ 93 à plus de 106 kilos en huit mois pour la première saison, en mangeant quasi en continu, et il estime lui-même qu’un peu plus de la moitié seulement de cette prise était du muscle. Il a continué à s’entraîner à travers ses blessures parce que la silhouette devait être là à une date donnée. Résultat : une articulation acromio-claviculaire cassée, opérée, et un bilan sanguin en fin de saison 1 montrant un taux de testostérone quasiment indétectable.
Un mois après la fin du tournage, son médecin lui prescrit un traitement de substitution à la testostérone. Ritchson l’assume publiquement, avec un argument que je trouve honnête :
Je veux faire Reacher pendant quinze ans. Je ne veux pas devoir me faire opérer après chaque saison.
Je ne lui reproche rien. C’est un acteur qui protège son outil de travail, et il le dit au lieu de le cacher, ce qui le place déjà très au-dessus de la moyenne du métier.
Ce que je reproche, c’est l’écart. L’écran vend un homme qui n’a besoin de rien : pas de maison, pas de téléphone, pas d’attaches, pas de régime, pas de contraintes. La réalité de production, c’est une prise de poids forcée sur calendrier, une épaule opérée et une ordonnance à vie. Le personnage tire sa force de n’avoir aucune dépendance. L’acteur qui l’incarne a dû en accepter une, permanente, pour tenir le rôle.
C’est exactement le genre de dépendance invisible qui m’intéresse. Personne ne ment, tout est public, il suffit de lire les interviews. Mais entre le plan et l’ordonnance, il y a toute la distance qui sépare un fantasme d’un métier.
Ce que je retiens
Reacher ne cherche pas à être une grande série et ne prétend jamais l’être. C’est une fiction d’action honnête, techniquement solide, qui connaît son contrat et le remplit.
Les facilités de scénario sont nombreuses. Les intrigues sont oubliables. Les méchants sont interchangeables. Rien de tout ça ne gêne, parce que la série ne demande jamais qu’on prenne ces éléments au sérieux. Elle demande qu’on prenne au sérieux la manière dont Reacher réagit à ce qui l’entoure, et de ce côté-là elle est irréprochable sur quatre saisons.
La saison 5 adaptera Make Me (2015), le roman le plus récent du lot, une histoire de petite ville étrange appelée Mother’s Rest. Sur le papier, c’est un retour à la formule qui marche. Jay Baruchel, Kevin Durand et Ciara Bravo sont annoncés au casting.
Ce n’est pas la meilleure série et elle ne le sera jamais. C’est une des rares qui sait précisément ce qu’elle est, et c’est plus rare qu’on ne croit.
Dans la même veine
- The Gentlemen : ce n'est pas un film de gangsters, c'est une cession d'entreprise
- The Gentlemen S1 et S2 : l'histoire d'un héritier qui apprend à ramper
- Memory of a Killer : le tueur dont l'outil de travail est sa propre tête
- Enola Holmes 3 : une indépendance qui ne coûte rien