Série
The Gentlemen S1 et S2 : l'histoire d'un héritier qui apprend à ramper
Adapter en série l’un des films les plus aimés de Guy Ritchie, c’était un pari idiot. Deux saisons plus tard, le pari est gagné, et pas du tout pour les raisons que j’attendais.
Saison 1 : une comédie où personne ne tire
Eddie Horniman (Theo James) est le second fils. Officier, carrière propre, aucune prétention au titre. Son père meurt, et le testament lui donne le duché par-dessus la tête de son aîné Freddy. Avec le titre viennent 6 070 hectares, un manoir, et une ferme de cannabis industrielle installée sous la propriété par la famille Glass.
Huit épisodes pour comprendre qu’il ne peut ni résilier ce bail ni le renégocier. Le domaine ne se vend pas, les droits de succession tombent, les Glass paient. Chaque tentative de sortie propre coûte à Eddie un peu de terrain moral, jusqu’au moment où il arrête d’essayer et commence à jouer.
Ce qui m’a frappé, c’est la nature réelle de l’objet. Ce n’est pas une série d’action. Pas de course-poursuite, à peine une arme qui sert, aucune grande séquence à budget. C’est une série de dialogues, et pendant huit heures les rapports de force se règlent dans des salons, des bureaux et des cuisines.
Derrière la comédie absurde, la saison aborde des sujets étonnamment sérieux. L’héritage qui fracture une famille, d’abord, et c’est le vrai moteur. Mais aussi le Brexit, avec une intrigue entière consacrée à la façon dont il a compliqué l’acheminement vers l’Europe.
Deux choses fonctionnent déjà très fort à ce stade :
©Miramax
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Theo James joue une raideur militaire qui paraît d’abord limitée, mais qui devient l’outil parfait dès qu’il se met à mentir : un type qui ne sait pas mentir, qui apprend, et qui finit par surpasser les criminels les plus chevronnés avec un aplomb terrifiant. Surtout, on le voit y prendre goût. On le voit savourer chaque instant de sa métamorphose en aristocrate du crime, c’est visible à l’écran, et c’est ça qui rend crédible une trajectoire qui, sur le papier, ne tient pas debout.
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Kaya Scodelario, elle, refuse de jouer Susie Glass en dure de service. Elle dirige l’opération pendant que son père la pilote depuis sa cellule, elle a la compétence quand Eddie n’a que le foncier, et elle tient la moitié la plus ingrate du duo : celle qui doit être la plus intelligente de la pièce sans jamais avoir le droit d’expliquer pourquoi. Il y a bien une tension entre eux, et la série a la bonne idée de ne jamais la résoudre. Ces deux-là se trahissent, se manipulent et se sauvent la mise, et le business passe systématiquement avant le reste. C’est exactement ce qu’on veut.
Autour, tout le monde s’amuse. Beaucoup surjouent, volontairement, et c’est le contrat. Freddy (Daniel Ings) est détestable et on s’y attache quand même, parce qu’on finit par le comprendre, alors qu’à peu près tout ce qui arrive est sa faute. Vinnie Jones, qu’on cantonne d’habitude à une armoire à glace, reçoit un vrai cœur émotionnel, un peu détaché du reste de l’intrigue mais qui justifie sa présence. Ray Winstone a une vibe Brian Cox qui fonctionne immédiatement. Seul Giancarlo Esposito est gâché : on le repère à mille kilomètres parce qu’il joue le même méchant depuis vingt ans, et la série ne fait rien pour le sortir de là.
Le film de 2019 traitait le lord et le trafiquant comme deux parties à un contrat de bail. La série en fait deux personnes obligées de travailler ensemble. C’est toute la différence.
Mon seul vrai reproche à cette saison 1 : elle ne va pas au bout. Tout est bien tenu, drôle, stylé, et rien ne marque au fer rouge. C’est une saison d’introduction qui assume de l’être.
Retenez ce reproche. La saison 2 y répond très précisément.
Saison 2 : ce n’est plus une comédie
La première image de la saison 2 est un homme à quatre pattes dans un champ.
Eddie, duc, propriétaire d’un des plus vieux domaines du royaume, vient de se faire démolir. Bobby Glass l’a traité de serpent, alors on le force à avancer comme un serpent. Dans la boue, sur les coudes, jusqu’à la route.
Il n’y avait rien de tel en saison 1. C’est l’annonce du programme.
Freddy est en cure, l’accord avec les Glass tient, Eddie n’est plus l’otage de personne sauf de lui-même. Ce qui l’anime désormais tient en un mot que la série ne prononce jamais mais met à l’écran en permanence : le complexe d’infériorité. Eddie se croit déjà l’un des grands. Il ne l’est pas. Il est un aristocrate qui joue au gangster, et Bobby le lui fait comprendre de la manière la plus humiliante possible dès l’ouverture.
La saison est donc une trajectoire d’ascension, et elle est construite comme telle. Stanley Johnston le formule à voix haute : comme le Christ, Eddie sera éprouvé trois fois. Ce n’est pas de l’ornement biblique. Toute cette imagerie religieuse qui traînait en saison 1 sans qu’on sache quoi en faire trouve ici sa fonction : la saison exécute le programme annoncé, à la lettre, en trois épreuves.
La structure surprend aussi. Les quatre premiers épisodes racontent une chose : l’expansion, l’Italie, la manœuvre parlementaire avec Lord Hawthorne (Hugh Bonneville, impeccable en lord pourri qui vend son vote avec les manières de Downton Abbey). Les quatre derniers en racontent une autre, beaucoup plus resserrée et beaucoup plus brutale. On regarde deux films d’affilée, et la charnière tombe au bon endroit.
La séquence qui manquait
Eddie vient d’épouser Bella. L’hydravion décolle. La bombe saute.
Le dernier plan de l’épisode 6, c’est Theo James immobile devant la carcasse en flammes. Pas de musique tonitruante, pas de contre-champ explicatif. Un visage qui encaisse. Voilà le plan que la saison 1 n’avait jamais osé, celui qu’on pourrait accrocher au mur.
Honnêteté sur ce qui précède, parce que c’est le vrai défaut de la saison : je n’ai jamais cru à ce mariage. À aucun moment le scénario ne me montre deux personnes amoureuses. Bella arrive, Eddie l’épouse, et la série avance en espérant que j’aie signé. Je n’ai pas signé. Du coup, quand l’avion explose, je ne pleure pas une femme, je regarde un homme perdre quelque chose. C’est moins fort que ça aurait dû l’être, et ça reste la plus belle image des huit épisodes. Allez comprendre.
Tant qu’on est dans les reproches : Michele Morrone en Cico Maldini. C’est une performance catastrophique. Chaque réplique sonne faux, chaque menace tombe à plat, et le personnage est censé faire peur. Dans une série où même les acteurs qui surjouent surjouent bien, il est le seul à être simplement mauvais. La série a l’excellente idée de le tuer tôt. C’est la meilleure décision d’écriture le concernant.
Le vrai sujet, c’était Freddy depuis le début
© DOROTHEUM / WIKIMÉDIA COMMONS
Eddie croit d’abord que Bobby Glass a commandité l’attentat. Erreur. Susie lui apprend que Bobby a au contraire racheté les cent millions de livres de dette qu’il devait à Stanley, et fait annuler le contrat sur sa tête. Pourquoi ? Parce qu’il s’est mis à croire en lui. L’homme qui l’a fait ramper dans un champ est devenu celui qui parie sur lui.
Le commanditaire, c’est Freddy.
Et c’est du bon travail, parce que ce n’est pas un retournement fabriqué pour faire un retournement. C’est la rancune de la saison 1 qui arrive à échéance. Freddy n’a jamais digéré d’avoir été sauté dans l’ordre de succession. Manipulé par Gospel John et sa secte, il fait le calcul jusqu’au bout : si Eddie meurt et si l’héritier suivant, le petit Tarquin, disparaît, le titre et la terre lui reviennent de droit, et avec eux un domaine où installer les fidèles du gourou. D’où les mercenaires qui fondent sur la propriété pour enlever l’enfant le jour exact du crash. D’où, surtout, cet appel à sa mère le lendemain, où il raconte avoir « fait un mauvais rêve » dans lequel il arrivait malheur à la famille. Personne ne rêve avec cette précision.
Freddy, lui, raconte l’histoire de Jacob et Ésaü. Le cadet qui vole la bénédiction du père aveugle, l’aîné qui jure de le tuer en l’apprenant. Il se voit en Ésaü. Il n’a pas tort, ce qui rend le personnage insupportable et excellent à la fois.
La tronçonneuse, et pourquoi il ne tue pas son frère
L’épisode 7 est un exercice de tension quasi ininterrompu : l’évasion du manoir, le démantèlement des hommes de Gospel John, une mécanique réglée au cordeau. Rien de comparable n’existait en saison 1, où personne ne tirait un coup de feu.
Mais c’est l’épisode 8 qui compte. Eddie passe par Susie, qui passe par Vargas, qui doit un service, pour attirer Gospel John dans un faux rendez-vous d’affaires. Troisième épreuve. Il l’a maintenant à l’arrière d’un van.
Et là, la série prend la seule décision qui rend toute la saison rétroactivement cohérente. Eddie convoque son frère. On attend deux cadavres. Il n’en fait qu’un : Gospel John est exécuté à la tronçonneuse, et Freddy est aspergé de son sang.
Il ne tue pas Freddy. Il le met dans sa poche à vie.
Freddy est désormais couvert du sang d’un homme assassiné. Soit il finit en prison, soit il passe le reste de son existence à dépendre du silence de son cadet. Eddie lui impose donc exactement ce que Freddy déteste le plus au monde, la chose qui est à l’origine de tout : la supériorité du petit frère. C’est plus cruel qu’un meurtre et c’est nettement mieux écrit.
Comparez avec le premier cadavre de la saison, celui du comptable, où Eddie était encore secoué. À la fin, plus rien. Pas de remords, pas de tremblement. Marco lui avait dit de se retirer et de se reconstruire ; c’est fait. L’homme qui rampait dans la boue au premier plan tient maintenant son frère par la gorge.
Ce qui tient, et ce qui m’inquiète
Theo James et Kaya Scodelario portent l’ensemble, et je pèse mes mots : ces deux-là sont la série. Leur alchimie n’est jamais poussée vers la romance, ce qui reste la décision la plus intelligente du show. Ray Winstone est très supérieur à ce qu’il était en saison 1, et la confrontation avec Eddie dans la salle de sport est un sommet. Vinnie Jones continue de faire du Jeff un personnage plus doux qu’il n’en a l’air.
Reste ma réserve, et elle ne porte pas sur cette saison mais sur la suivante.
Eddie refuse de quitter Halstead même quand vendre réglerait sa dette. Il tient à cette terre, et c’est là-dessus que la série a bâti tout son intérêt : un homme enchaîné à un bâtiment. Or Netflix a renouvelé dès le 24 août 2026, avant même la diffusion, et le tournage de la saison 3 a démarré mi-septembre à Rabat et à Erfoud, en plein désert marocain. Ritchie annonce que « l’ambition s’est accélérée ».
L’Italie passait encore. Le Maroc, c’est un autre continent, et la contrainte qui faisait tout le sel du personnage risque de devenir un décor qu’on quitte quand ça arrange. J’espère me tromper.
Verdict
Je préfère la saison 2. Elle est plus personnelle, plus lisible, et elle sait ce qu’elle raconte : pas une affaire de drogue, une affaire de fratrie et de rang. Elle répond aussi au seul reproche sérieux qu’on pouvait faire à la première, celle d’être trop sage pour marquer.
6/7, avec un acteur italien en moins et un mariage à réécrire.
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