Netizium
affiche du film the odyssey de christopher nolan montrant un guerrier face à des armures géantes dans une forêt

Film

L'Odyssée de Nolan : trois heures, c'était deux films

Christopher Nolan

épopée aventure 6/7Excellent

Il existe 41 salles au monde capables de projeter L’Odyssée telle que Christopher Nolan l’a tournée. Une seule en France, le Pathé Odysseum de Montpellier, qui a fait installer son projecteur IMAX 70 mm en juillet 2026 pour l’occasion. Écran de 22 mètres sur 16, image carrée en 1.43:1, zéro bande noire.

Je n’y étais pas.

Dimanche 19 juillet, séance de 14h10, IMAX numérique, dans un cinéma qui venait d’ouvrir. Mes parents, ma petite sœur, moi. J’ai payé le prix fort pour un format qui porte le même nom que celui de Montpellier sans être le même objet.

Et j’en suis sorti content. C’est important de le dire tout de suite, parce que ce qui suit va surtout parler de ce qui cloche.

173 minutes pour deux poèmes

Le film doit résumer la fin de la guerre de Troie, puis raconter vingt-quatre chants de retour. Il a deux heures cinquante-trois pour le faire. C’est la seule chose que j’ai à reprocher au film, et elle explique tout le reste.

Là où il a le temps

L’Hadès. Ulysse descend chez les morts, et Nolan filme ça en Islande : de la terre noire, un horizon bas, aucune flamme, aucun enfer chrétien. C’est très exactement l’Hadès grec, un endroit où l’on s’ennuie pour l’éternité. Ne rien montrer quand on a 250 millions de dollars à dépenser demande une forme de sang-froid.

Charybde et Scylla. C’est l’épisode que les adaptations sautent en général, et c’est ici l’un des mieux tenus.

La xenia, ensuite, le lien sacré entre l’hôte et l’invité placé sous la protection de Zeus. Nolan en fait le fil moral du film, et rien ne l’y obligeait. Ça marche parce que la xenia inclut le don : le cheval de bois est présenté aux Troyens comme une offrande, et ils le font entrer comme on accueille un présent. Les Grecs transforment un rituel sacré en embuscade. À partir de là, le retour cesse d’être une série de mésaventures pour devenir le règlement d’une dette. Ulysse ne rame pas vers Ithaque, il rembourse.

Antinoos, enfin. Robert Pattinson joue le chef des prétendants en salopard intégral, et le film lui donne ce que le poème ne lui donne pas : un passé qui remonte à Troie, où il a triché pour ne pas partir à la guerre. C’est Sinon qui y est allé à sa place, ce qui donne à Ulysse une dette envers quelqu’un plutôt qu’une malédiction abstraite. Sinon n’est pas dans l’Odyssée, mais il n’est pas inventé pour autant : c’est le Grec qui, chez Virgile, se fait passer pour un déserteur et convainc les Troyens de faire entrer le cheval.

Là où il ne l’a plus

peinture baroque représentant un homme nu musclé entouré de figures ailées qui le tourmentent Le Cyclope, d’abord, et c’est le pire.

Dans le poème, Achille et Ajax gagnent parce qu’ils sont forts. Ulysse gagne parce qu’il est retors, et son épithète le dit : polymêtis, l’homme aux mille ruses. Au chant IX, il donne à Polyphème un faux nom, « Outis », qui veut dire « Personne ». Il le saoule, lui crève l’œil, sort accroché sous le ventre des béliers. Polyphème hurle, les autres Cyclopes accourent et demandent qui l’attaque. Il répond que c’est Personne. Alors ils repartent se coucher. Et quand ils reprennent la négation, ils disent mê tis, qui sonne comme mêtis, la ruse.

C’est la scène qui apprend au lecteur avec quel genre d’homme il voyage.

Dans le film : il arrive, il se fait capturer, on crève l’œil du Cyclope pendant qu’il dort, on s’échappe. Fin. Emily Wilson, dont Nolan a cité la traduction pendant toute sa tournée de promo, le formule mieux que moi.

In the movie Odysseus doesn’t have to outwit Polyphemus because the Cyclops is a puppet who has no wits.

Nolan s’en est expliqué chez Jon Stewart :

It’s a pun. Puns in translation are tough. I tried. It was not possible to work it in.

Je veux bien entendre que le calembour ne passe pas en anglais. Sauf que ce qui manque à l’écran n’est pas le jeu de mots, c’est le plan : le vin, le faux nom, les béliers, la sortie préparée. Rien de tout ça n’a besoin d’être traduit, et rien de tout ça ne coûte plus cher à filmer que ce qu’on voit.

Ensuite, les escales. Les Sirènes passent en quelques minutes, les Lestrygons aussi, les Lotophages n’y sont pas, et les bœufs d’Hélios se règlent par une tempête. Or ces épisodes ne sont pas des péripéties interchangeables : les bœufs d’Hélios racontent un chef qui n’arrive pas à tenir ses hommes, et c’est la raison pour laquelle il rentrera seul.

Puis Achille. Chez les morts, Ulysse croise Tirésias, Agamemnon, Sinon, mais pas lui. Or au chant XI, vers 488-489, Ulysse essaie de consoler son ombre en lui rappelant sa gloire, et Achille répond qu’il préférerait être le journalier d’un paysan sans terre, sur la terre, plutôt que de régner sur tous les morts.

Et la scène était à portée de main. Brad Pitt a joué Achille dans le Troie de Wolfgang Petersen, en 2004. Vingt-deux ans plus tard, il a exactement la tête d’un homme qui revient dire que sa gloire ne valait pas le prix payé. Un caméo, deux répliques, un décor islandais déjà tourné et déjà réussi. Pour les spectateurs qui ont vu Troie, le visage faisait la moitié du travail avant la première réplique, et pour les autres la scène tenait toute seule.

Et pour finir, le lit.

Chez Homère, Ulysse a tué les prétendants, il est lavé, habillé, il se tient devant sa femme et lui dit qui il est. Pénélope ne le croit pas. Alors elle demande tranquillement à la servante de sortir le grand lit de la chambre nuptiale pour le visiteur. Ulysse explose : ce lit, il l’a taillé dans un olivier vivant dont les racines tiennent encore dans le sol, personne ne peut le déplacer. Il vient de livrer le seul secret que deux personnes au monde partagent. C’est le seul moment de tout le poème où quelqu’un piège Ulysse, et c’est sa femme.

Dans le film, Pénélope ne teste rien. Ulysse prouve son identité en lui rendant une épingle en or qu’elle lui avait donnée avant son départ. Un objet à la place d’un piège, et une actrice comme Anne Hathaway à qui on retire sa seule grande scène.

Le détail que je suis allé vérifier

Puisque tout le monde a passé un an à parler du casting d’Hélène, autant regarder le texte.

Homère la décrit. Elle est ξανθή, blonde, et λευκώλενος, aux bras blancs, ce qui désigne une femme qui ne travaille pas dehors. Ces épithètes sont dans l’Iliade et dans l’Odyssée, et l’actrice choisie ne leur correspond pas. C’est un écart au texte, au même titre que l’armure d’Agamemnon qui ressemble à un costume de Batman, ou que la panoplie d’hoplite dont les adaptations affublent depuis toujours des Mycéniens qui vivaient mille ans avant qu’elle existe.

En revanche, l’argument qu’on entend souvent pour appuyer celui-là ne tient pas. Non, les Grecs de l’âge du bronze n’étaient pas des blonds descendus de la Baltique. Lazaridis et vingt-sept coauteurs ont séquencé dix-neuf génomes anciens en 2017 : les Mycéniens tirent au moins trois quarts de leur ascendance des premiers agriculteurs d’Anatolie occidentale et de l’Égée, l’essentiel du reste de populations apparentées au Caucase et à l’Iran, plus 4 à 16 % venus de chasseurs-cueilleurs d’Europe de l’Est. Et les Grecs actuels leur ressemblent.

Donc : le texte décrit une blonde, le film montre autre chose, et c’est une liberté d’adaptation qui se discute comme les autres. Ce qui la rachète est ailleurs, et personne n’en a parlé. Lupita Nyong’o joue Hélène et Clytemnestre. Les deux femmes sont sœurs dans le mythe, et le poème est bâti sur leur miroir : Agamemnon assassiné par sa femme dès son retour, c’est la version noire de ce qui attend Ulysse. Un seul visage pour les deux rend ce miroir lisible en une seconde, sans une ligne de dialogue.

Ce qui me reste

Un film magnifiquement fabriqué, avec une fin que Nolan invente et qui tient debout : Ulysse abdique, Télémaque est couronné, et il repart vers l’ouest avec Pénélope pour aller enterrer ses hommes selon les rites. Chez Homère il reste roi. Ici il paye, et c’est cohérent avec tout ce que le film raconte depuis le début sur la dette et l’hospitalité trahie.

Ce qui manque manque toujours pour la même raison. Il fallait deux films. Le premier finissait chez Circé ou aux Enfers, le second racontait Ithaque, et chaque escale gardait le temps de dire pourquoi elle existe. Uberto Pasolini l’a montré en 2024 avec The Return : donner deux heures au seul retour d’Ulysse, avec Ralph Fiennes et à peu près aucun budget, suffit à obtenir ce que Nolan n’a pas ici.

Alors le conseil, puisque j’en ai un.

L’Odyssée en poche coûte dix euros. Vingt-quatre chants, un par soirée, et c’est infiniment plus facile à lire que l’Iliade. Lis-la d’abord, va voir le film ensuite. Devant le Cyclope et devant le lit, tu sauras exactement ce qui manque à l’écran, parce que tu l’auras lu la semaine d’avant.

Homère écrit, Nolan coupe, Montpellier projette la seule copie fidèle du pays, et moi je regarde la version dégradée à trois cents kilomètres de là. À chaque maillon, quelque chose tombe. Le poche à dix euros, lui, contient exactement ce qu’il contenait il y a trois mille ans, et c’est le seul objet de toute cette histoire dont on peut dire ça.

Dans la même veine

Séries & Films →